Vive la joie !
Place à la joie ! C’est sans nul doute ainsi que doit commencer cet éditorial. De fait, nous entrons cette semaine dans le mois d’Adar, nous nous approchons de la fête de Pourim à vive allure, et la joie, pure et absolue, est en tête de toutes nos préoccupations. Le mot de nos Sages est connu : « Lorsqu’entre Adar, on multiplie la joie. » Depuis les événements historiques qui conduisirent à la fête de Pourim, il y a environ 2500 ans, cela a toujours paru une évidence. Au cœur des périodes de sérénité comme dans les pires tumultes, cette joie-là a toujours été, plus qu’un sentiment positif enviable, un véritable point d’ancrage. Le mois d’Adar revenait, et tout en était transformé. Aujourd’hui, alors que les bruits de guerres et d’affrontements de tous types ne cessent de monter, nous ne pouvons que nous interroger : y a-t-il place encore pour elle ? Celle-ci renvoie à des images de bonheur, d’absence de contraintes, d’assurance du lendemain. Elle incarne ainsi une sorte de liberté inégalable, que rien ne peut remettre en cause car chacun la porte en soi. Autant d’idées et d’émotions auxquelles les troubles qui bouleversent la planète ne sont guère de nature à laisser une place quelconque. Dans un tel contexte, alors que chaque jour déroule son lot de cruautés et de violences, de quoi la joie est-elle le nom ?
C’est qu’il en existe des types très divers. Ainsi il est sans doute plus aisé et confortable d’éprouver une joie d’oubli. Proche de l’inconscience ou de l’indifférence, son porteur choisit d’ignorer ce qui se passe autour de lui. Réfugié dans son cocon, il choisit de ne ressentir que ce qui lui convient. Cette joie peut exister, elle n’est qu’artificielle faute d’enracinement dans le réel. Mais une autre joie peut exister. Elle ne conduit pas à détourner le regard des choses dérangeantes. Bien au contraire, elle invite à en prendre pleine conscience afin de les transformer. Car cette joie-là est porteuse d’une force immense. Celui qui la choisit, rempli d’enthousiasme, sait voir dans le monde le meilleur et parvient à le faire émerger. La joie d’Adar est de ce deuxième type. Changer le monde, un vieux rêve ? A partir de maintenant, une réalité, si nous le voulons.
Terouma
Il est rappelé au Peuple d’Israël les treize matériaux qu’ils doivent apporter en contribution : de l’or, de l’argent et du cuivre ; de la laine teinte en rouge, bleu, violet ; du lin, des poils de chèvre, des peaux animales, du bois, de l’huile d’olive, des épices et des pierres précieuses, à partir desquels, dit D.ieu à Moché, « ils Me feront un Sanctuaire et Je résiderai parmi eux ».
Moché reçoit, au sommet du Mont Sinaï, les instructions détaillées sur la façon de construire cette résidence pour D.ieu, de manière à ce qu’elle puisse être immédiatement démontée, transportée et réassemblée, au cours du voyage du peuple dans le désert.
Dans la chambre la plus intérieure du Sanctuaire, derrière un rideau tissé avec art, se trouvait l’Arche contenant les Tables de la Loi, gravées des Dix Commandements. Sur le couvercle de l’Arche, se tenaient deux anges enlacés, en or pur. Dans la chambre extérieure, s’élevait la Menorah à sept branches et était dressée la table sur laquelle étaient disposés « les pains de proposition ».
Les trois murs du Sanctuaire étaient fixés à partir de quarante-huit planches de bois. Chacune d’elles était plaquée d’or et soutenue par une paire de socles en argent. Le toit était constitué de trois couvertures : a) des tapisseries de lin et de laine multicolores, b) une couverture de poils de chèvre, c) une couverture de peaux de taureau et de Ta’hach. Devant le Sanctuaire était tendu un écran brodé, tenu par cinq piliers.
Autour du Sanctuaire et de l’autel de cuivre, placé devant, des rideaux de lin pendaient, soutenus par soixante piliers de bois, avec des crochets et des garnitures en argent, renforcés par des piquets en cuivre.
Pourquoi un Sanctuaire ?
La lecture de la Torah de cette semaine met en lumière le commandement divin : « Construisez-Moi un Sanctuaire, et J’y résiderai ». Ce commandement soulève certaines questions. En effet, d’autres religions accordent une importance fondamentale à un lieu sacré où l’on prie et accomplit des rites rapprochant le fidèle de D.ieu.
Le Judaïsme, en revanche, repose sur un système de valeurs distinct. S’appuyant sur le verset : « Reconnais D.ieu dans toutes tes voies », nos Sages affirment que « c’est un court verset dont dépend toute la Torah ». En effet, l’essentiel du Judaïsme ne se concentre pas uniquement sur la prière ou le culte, mais plutôt sur une conduite quotidienne conforme à la Volonté divine. C’est pourquoi le Talmud et les écrits rabbiniques ultérieurs consacrent la majeure partie de leurs textes aux lois monétaires, aux relations familiales et à l’agriculture. Plutôt que mettre une plus grande emphase sur les rites effectués dans des lieux sacrés, le Judaïsme est une religion ancrée dans la vie quotidienne, invitant D.ieu à s’insérer dans les détails ordinaires de notre existence et démontrant comment ceux-ci peuvent être vécus en harmonie avec ses préceptes. Ainsi, quelle que soit la situation ou l’activité d’un individu, il peut servir D.ieu.
Telle est la signification profonde des mots « D.ieu est Un » dans le Chema : non seulement il n’existe qu’un seul D.ieu, mais D.ieu est uni à chaque aspect de l’existence. La loi juive énonce des directives qui nous permettent d’exprimer cette unité en vivant notre vie en relation avec Lui.
Dès lors, pourquoi un Sanctuaire est-il nécessaire ? Si « toute la terre est remplie de Sa gloire » et que nous pouvons nous relier à Lui en toute circonstance, pourquoi doit-il exister un lieu spécial désigné comme Son Sanctuaire ?
Ces questions peuvent être abordées en se concentrant sur un verset de notre liturgie qui exprime notre regret de ne pas avoir l’opportunité de « monter, paraître et nous prosterner devant Toi ». Certes, il est vrai que nous ne pouvons pas accéder au Mont du Temple ni nous tenir devant la présence révélée de D.ieu, mais pourquoi ne pourrions-nous pas nous incliner devant Lui ?
En réalité, nos prières évoquent une manière radicalement différente de se prosterner. Lorsqu’un Juif se rendait au Temple, il ne choisissait pas de s’incliner en signe d’hommage envers D.ieu par simple volonté. Il s’inclinait parce qu’il n’avait pas d’autre alternative. Sa conscience divine était si intense et écrasante qu’elle le faisait littéralement tomber à terre. Il ne pouvait plus rester debout ; il se prosternait alors, perdant toute conscience de son identité personnelle.
Par la suite, lorsqu’il retournait chez lui, il n’était plus la même personne. Le contact direct avec D.ieu qu’il avait expérimenté à Yerouchalayim l’inspirait à intégrer la Divinité dans sa vie quotidienne. Cependant, cette influence ne perdurait pas indéfiniment. C’est pourquoi la Torah nous ordonne d’effectuer un pèlerinage à Yerouchalayim au moins trois fois par an.
L'objectif de la Torah ne réside pas dans le fait de rester dans le Temple. En effet, le dessein de la création n'est pas que nous soyons submergés par la Divinité. Au contraire, son but premier est le service : il s'agit de rendre le monde divin en nous engageant pleinement dans tous les aspects de l'expérience mondaine et en exprimant la divinité au sein de ces sphères. Afin de faciliter cette démarche, un lieu unique a été établi où la présence divine se manifestait clairement, offrant ainsi à l'individu une source d'inspiration pour insuffler cette divinité dans son vécu ordinaire. La Torah prescrit donc l'édification d'un Sanctuaire, non pas comme une finalité en soi, mais comme un moyen visant à développer une conscience globale et profonde de la divinité.
C’est pour cette raison que, même à l’époque du Machia’h, lorsque « la terre sera remplie de la connaissance de D.ieu comme les eaux couvrent le fond des océans », le Temple sera reconstruit. En effet, l’un des signes distinctifs permettant d’identifier le Machia’h sera sa capacité à rebâtir cet édifice.
À cette époque, l’unicité de D.ieu se manifestera à travers toute l’existence ; néanmoins, la nature de cette révélation au sein du Temple sera plus puissante et plus saisissante. C’est à partir de ce lieu que nous puiserons l’énergie et la conscience nécessaires pour apprécier la Divinité dans tous les éléments de l’existence.
Il ne s’agit pas uniquement d’une perspective futuriste. Le prophète Ézékiel qualifie l’étude de la structure du Temple comme une « construction de la Maison de D.ieu », et plusieurs figures majeures du Judaïsme ont appelé à renforcer l’étude de ce sujet en notre temps, bien qu’il n’existe aucune possibilité concrète de reconstruire effectivement cet édifice. Car lorsqu’une personne étudie ce qui concerne le Temple, elle dépasse l’apprentissage d’une simple structure historique datant de plusieurs siècles : elle participe spirituellement à son édification et agit ainsi comme un catalyseur favorisant sa révélation dans le monde. De surcroît, il ne s’agit pas seulement d’un espoir lointain, mais bien d’une anticipation d’une réalité qui va se dévoiler de façon imminente.
Qu’est-ce que le Pidyone Habène (rachat du premier-né) ?
Si une femme juive met au monde un Bekhor, garçon premier-né, celui-ci doit être « racheté » au Cohen pour la somme symbolique de cinq pièces d’argent pur (évaluée actuellement à 96 ou même 102 grammes). Le père donne cette somme au Cohen de façon définitive et non symbolique au cours d’un repas de Mitsva où il présente l’enfant sur un coussin placé sur un plateau en argent, entouré de bijoux, pour rehausser sa valeur.
Si l’enfant est né par césarienne, il n’a donc pas ouvert la matrice et ne sera pas racheté. Le second garçon n’est pas non plus considéré comme Bekhor puisqu’il n’est pas le premier, même s’il naît de façon normale.
Les Cohanim et Leviim (membres de la tribu de Lévi) n’ont pas l’obligation de racheter leurs fils premiers-nés. Une fille de Cohen ou de Lévi est elle aussi exemptée de l’obligation de Pidyone Habène. Si une non-Juive enceinte s’est convertie correctement au judaïsme, son fils premier-né sera considéré comme Bekhor et devra être racheté.
C’est au père qu’incombe la Mitsva de procéder au Pidyone Habène. Si celui-ci n’a pas été effectué en son temps – c’est-à-dire à partir du 31ème jour de la vie de l’enfant – celui-ci devra y procéder une fois arrivé à l’âge adulte.
F.L. (d’après Rav Yossef Ginsburgh – Si’hat Hachavoua N° 2038)
Des dettes ? Moi jamais !
Avraham Rotenberg était un ‘Hassid de Gour ; il n’était pas Loubavitch mais, après son mariage, il partit habiter quelques années dans une maison appartenant à la grand-mère de son épouse, dans le quartier de Crown Heights à Brooklyn. Il lui arrivait souvent d’aller compléter un Minyane (prière nécessitant la présence de dix Juifs) car la communauté n’était pas très grande à l’époque ou même d’assister aux réunions ‘hassidiques dans la grande synagogue Loubavitch du 770 Eastern Parkway à Brooklyn. Il comprenait le yiddish et pouvait donc apprécier pleinement les discours du Rabbi.
Un jour, il assista à un incident qui l’impressionna profondément. Durant l’une de ces réunions en été, alors qu’à cause des vacances et de la chaleur suffocante, il n’y avait que très peu de monde dans la synagogue, un des épiciers bien connus du quartier, Yankel Lipsker s’était approché du Rabbi et avait demandé une bénédiction pour un de ses amis qui traversait une période difficile : il était criblé de dettes. Le Rabbi était connu pour son grand amour du prochain et Yankel était persuadé que le Rabbi donnerait instantanément sa bénédiction pour aider son ami à se sortir de cette situation fâcheuse. Mais, à son grand étonnement, le Rabbi haussa le ton et remarqua : « Pourquoi s’est-il endetté ? Pourquoi ne se suffit-il pas de son salaire ? Pourquoi a-t-il emprunté de l’argent ? Pourquoi ne se contente-t-il pas de ce que D.ieu lui donne directement ? ».
Avraham Rotenberg entendit parfaitement cette conversation et, conformément à l’enseignement du Baal Chem Tov comme quoi, puisqu’il avait assisté à cela, il devait en prendre une leçon, il réfléchit. En rentrant chez lui, il en discuta avec son épouse et tous deux décidèrent que, puisqu’ils étaient au début de leur vie commune, ils partiraient d’un bon pied et ne contracteraient jamais d’emprunt. Il travaillait, elle travaillait et, bien qu’ils ne soient vraiment pas riches, réussiraient à élever dignement leurs nombreux enfants sans jamais emprunter d’argent.
Ils habitaient maintenant à Bné Brak en Israël.
Arriva le moment tant attendu du mariage de leur premier enfant, puis du deuxième, du troisième… Pour le sixième, il ne leur restait vraiment plus un sou et tous leurs amis leur conseillèrent d’agir comme tout le monde dans le pays : emprunter. « Pas question ! Je me suis promis de ne jamais emprunter ! ».
Mais son compte en banque était vidé par les mariages précédents et il ne voyait même pas comment payer à l’avance le car qui devait amener les amis de son fils invités au mariage sans compter, les fleurs, l’orchestre, le photographe... Au matin, il accompagna son fils prier à la petite synagogue des ‘Hassidim de Gour sur la rue Ben Zakaï : comme c’est la coutume chez ces ‘Hassidim, le fiancé portait déjà le Spodek, le haut chapeau en fourrure que d’autres ne portent qu’à partir du moment du mariage proprement dit. Perdu dans ses soucis, il fut cependant étonné qu’un ‘Hassid de Loubavitch qu’il ne connaissait pas l’aborde. Il s’agissait de Rav Moché Yaroslavsky qui lui annonça tout de go :
- Je vois que ton fils va se marier aujourd’hui puisqu’il porte le Spodek et j’ai une enveloppe pour toi !
- Une enveloppe ? Pour moi ? Mais je ne vous connais pas !
- Voilà ! Je reviens à l’instant de New York. Dès que je suis sorti de l’aéroport, je suis allé m’immerger dans le Mikvé (bain rituel) pour me purifier et maintenant je vais prier. Il y a deux jours, je suis entré en Ye’hidout (entrevue privée) chez le Rabbi et, à la fin de l’entretien, il a sorti de son tiroir une enveloppe remplie de billets en me recommandant que, dès mon arrivée en Terre sainte, je la remette à un Juif qui marierait son fils le jour-même ! En voyant que ton fils portait le Spodek, j’ai compris qu’il se mariait aujourd’hui et je te remets donc l’enveloppe du Rabbi !
Rav Rotenberg dansa à ce mariage comme il n’avait jamais dansé de sa vie : non seulement parce qu’il pouvait s’acquitter de toutes les dépenses mais parce qu’il savait que D.ieu dansait avec lui !
Rav Shneor Ashkenazi
Traduit par Feiga Lubecki

