Samedi, 11 juillet 2026

  • Mattot - Massé
Editorial

Vers l’avenir ?

Jeûne du 17 Tamouz passé, nous avons entamé cette période de trois semaines qui nous conduit à la date du 9 Av et à ses souvenirs tragiques de destruction des deux Temples, d’exil et de malheurs séculaires. C’est sans doute là une manière bien étrange d’ouvrir un éditorial, qui s’efforce habituellement de proposer une lecture plus positive des événements. Pourtant, au premier regard, le calendrier rituel semble ici nous imposer cette attitude, soulignée par le fait que les manifestations de joie soient prohibées tout au long de ces jours. La question se pose donc avec ardeur : est-ce bien cela la vision juive ? Est-ce vraiment ainsi que nous devons vivre, comme écrasés par le poids d’une histoire si souvent tragique ? Et nous nous prenons à rêver : et si une autre approche était possible, si l’espoir et le bonheur se tenaient toujours auprès de nous, en nous ?

C’est justement dans cette période que le Rabbi de Loubavitch a demandé que nous consacrions nos efforts à un sujet d’étude particulier : les règles relatives à la structure du Temple de Jérusalem. Elles sont enseignées notamment dans la Michna, traité Midot, ainsi que dans le Michné Torah de Maïmonide, dans les « lois de la maison d’élection », ou, plus anciennement, dans la prophétie d’Ezéchiel. Et, de plus, ces textes sont également disponibles en français. Dans toutes les langues, ils font vivre sous nos yeux un édifice à nul autre pareil. Demeure Divine dans ce monde, en d’autres termes lieu de Sa révélation constante, il est ce centre éternel de Sa présence. Comme l’enseigne le Talmud, « la Présence Divine n’a pas quitté son endroit », même après sa destruction matérielle.

Certains pourraient s’interroger : à quoi bon une telle étude qui, en notre temps, ne parait être que théorique et symbolique par la force des choses ? Mais, nous est-il répondu, « celui qui étudie les lois relatives au Temple, D.ieu le considère comme s’il l’avait reconstruit. » C’est dire qu’il s’agit bien d’un sujet d’actualité. En cette période des trois semaines, par l’étude, nous pouvons transformer ce temps de tragédie en un moment d’action. Loin du désespoir et du renoncement, c’est d’une avancée vers l’avenir qu’il est question ici. A nous d’en assurer la réalisation dès à présent et de conduire ainsi à la venue de Machia’h.

Lois relatives au Temple

Lois relatives au Temple

C’est un commandement positif de faire une maison pour D.ieu, destinée à ce qu’on y fasse les offrandes, et l’on s’y rend pour les fêtes trois fois par an, ainsi qu’il est dit : « ils feront pour Moi un sanctuaire ». Le tabernacle construit par Moché dans le désert est déjà décrit en détail dans la Torah ; il n’était que provisoire, ainsi qu’il est dit : « car vous n’êtes pas encore parvenus ».

Lorsque les Juifs entrèrent en terre d’Israël, ils installèrent le Tabernacle de Moché à Guilgal, durant les quatorze années que durèrent la conquête et le partage de la Terre. De là, ils vinrent à Shilo et y construisirent un édifice de pierre dépourvu de plafond sur lequel ils étendirent les tentures qui avaient recouvert le Tabernacle. Le Temple de Shilo dura 369 ans et fut détruit à la mort d’Eli le grand-prêtre. (d’après Hilkhot Beth Habe’hira du Rambam)

Vivre avec la Paracha

MATOT MASSEÏ

Matot

Moché transmet les lois concernant l’application et l’annulation des vœux.

Une guerre est engagée contre Midian pour son rôle dans la dégradation morale d’Israël.

La Torah procède au compte-rendu du butin et de son partage.

Les tribus de Réouven, Gad et plus tard la moitié de Ménaché demandent des terres à l’est du Jourdain. Moché finit par accepter cette requête à condition qu’ils se joignent d’abord au reste du peuple dans sa conquête d’Israël.

Masseï

Sont listés les quarante-deux voyages et campements du Peuple juif, depuis son départ d’Egypte.

Sont données les limites de la Terre Promise et sont désignées des villes de refuge.

 

Les filles de Tsélof’had se marient dans leur propre tribu pour préserver l’héritage paternel.

Les 42 voyages de la vie

La Paracha de la semaine délimite les quarante-deux étapes franchies par le Peuple juif, depuis son départ d'Égypte jusqu'à son arrivée sur les rives du Jourdain.

Nos Sages ont suggéré que ces quarante-deux périples représentent des voyages que chaque individu parcourt au cours de son existence. Par conséquent, les changements que nous subissons ainsi que l'ensemble des vicissitudes de la vie peuvent être caractérisées par les quarante-deux étapes décrites dans cette Paracha.

Ils ont également indiqué que ces quarante-deux périples symbolisent les trajectoires empruntées par le Peuple juif depuis l'aube de son histoire jusqu'à la fin des temps.

Dans chaque itinéraire, il est fondamental de définir un objectif : déterminer quel est le résultat ultime du périple et la direction vers laquelle nous nous dirigeons.

Le dernier voyage : « le Jourdain-Jéricho »

La réponse réside dans le lieu ultime où les Juifs campèrent avant la traversée vers la Terre Promise : « Le Jourdain-Jéricho ».

Dans la littérature rabbinique, les termes « Jourdain et Jéricho » sont interprétés comme une allusion aux attributs particuliers associés au chef suprême du Peuple juif, le Machia’h. L'implication réside ici dans le fait que l'intégralité de notre histoire tendra ultimement vers une ère de paix et de bienveillance, instaurée par ce chef juif éminent : le Machia’h. Néanmoins, il convient de comprendre le lien qui unit le Machia’h au Jourdain et à Jéricho.

Le prophète Yichayahou (Isaïe) décrit l'un des attributs du Machia’h comme un être imprégné d'un « sens de l'odorat inspiré par sa révérence envers D.ieu ». Le Talmud (Sanhedrin) enseigne que l'un des critères permettant d’identifier le Machia’h consiste à vérifier sa capacité à juger par le biais de son odorat (« Mora’h Vedaïn »). Lorsque Bar Ko’hba, le grand guerrier ayant mené la rébellion contre les Romains et s'étant proclamé Messie, après des victoires contre les Romains, fut soumis à cette épreuve et échoua. Les Rabbins comprirent alors qu'il n’était pas le Machia’h.

Les termes « Jourdain » et « Jéricho » sont d’ailleurs liés, en hébreu, aux deux concepts de « juge » et d' « odorat ».

Notre dernier voyage est donc l'ère messianique qui sera inaugurée par un dirigeant capable de juger intuitivement, par son sens de l'odorat, sans témoins ni preuves matérielles.

Le jugement olfactif

Lorsque le jugement repose sur des témoins ou des preuves, il ne permet qu'une perception partielle des faits. Comme l’enseigne le Talmud : « Un juge ne peut se fonder que sur ce que ses yeux voient ».

Le Machia’h, en revanche, a toute la réalité. Lorsqu'il sera appelé à juger autrui, il saura quelles circonstances atténuantes entourent chaque acte et pourra rendre un jugement plus juste et plus compatissant.

Comment le Machia’h parvient-il à atteindre cet odorat spirituel ? Parce que son état de conscience et sa révérence envers D.ieu lui permettent de voir les choses selon le regard divin plutôt que selon le sien.

À mesure que nous approchons du voyage final, il nous incombe d’approfondir les besoins d'autrui et de juger chacun favorablement en lui accordant le bénéfice du doute. Pour développer cette qualité, nous devons également développer une conscience plus profonde de D.ieu et apprendre à voir les choses selon Sa perspective, plus vaste que la nôtre. Ainsi s’éveillera en nous l'étincelle du Machia’h, prélude à la véritable et complète Rédemption, avec le Machia’h à notre tête.

Les villes de refuge : une triple finalité

Le meurtre constitue l’un des crimes les plus odieux qu'un individu puisse commettre. En raison du caractère particulièrement répréhensible de cet acte, la Torah prescrit une sanction, même lorsque l’homicide est involontaire mais résulte d’une certaine négligence.

L'auteur d'un homicide involontaire devait fuir vers les Villes de Refuge. Celles-ci remplissaient une triple fonction :

Premièrement : assurer sa protection contre la vengeance des proches de la victime. Deuxièmement : constituer une sanction, être contraint de vivre loin des siens et privé de liberté représentait une peine proche de la mort.

Enfin, permettre à celui dont la négligence avait provoqué la mort d’autrui de méditer sur son acte et d’entreprendre sa réhabilitation.

Rester jusqu’à la mort du Grand Prêtre

Combien de temps le meurtrier devait-il rester dans ces Villes de Refuge ? La Paracha Masseï, répond : « jusqu'à la mort du Grand Prêtre ».

Nos Sages soulèvent une question évidente : pourquoi la durée de cette peine dépendait-elle de la vie du Grand Prêtre ?

Selon l’explication rapportée par Rachi, le Grand Prêtre faisait résider la Présence divine au sein du Peuple juif, ce qui favorisait le prolongement de la vie. Il aurait donc été incongru que celui qui avait abrégé une existence, coexiste avec celui dont la mission était de la prolonger.

Mais qu’y avait-il de si particulier dans la fonction du Grand Prêtre pour rendre cette coexistence impossible ?

La signification profonde du Saint Temple

Pour comprendre ce lien, il faut saisir la fonction du Temple de Jérusalem, dont nous pleurons la destruction durant les Trois Semaines.

Le Temple n'était pas un sanctuaire au sens où d'autres religions conçoivent leurs lieux saints. D.ieu est omniprésent. Le Temple était l'endroit choisi pour que Sa présence puisse être ressentie plus intensément par l'homme. Il permettait de lever les barrières qui dissimulent naturellement la Présence divine. Lorsqu'un individu est profondément conscient de D.ieu, il devient infiniment plus sensible à Sa volonté.

À partir du Temple, cette présence rayonnait sur Jérusalem, puis sur Israël et enfin sur le monde entier. Cette proximité avec D.ieu rendait plus difficile toute action contraire à Sa volonté.

Comment la transgression était-elle possible ?

Si le Temple instaurait une telle atmosphère de sainteté, comment expliquer les nombreuses transgressions commises alors qu'il était encore debout ?

Parce que D.ieu ne supprime jamais le libre arbitre. L'homme demeure libre de se rebeller contre Lui, même en présence d'une intense Révélation divine.

En revanche, l'influence du Temple était particulièrement sensible dans le domaine des fautes commises par inadvertance. Sans empêcher la faute volontaire, elle développait chez l'homme une plus grande sensibilité, réduisant les actes issus de la négligence.

C'est précisément pourquoi la Torah oppose le Grand Prêtre à l'auteur d'un homicide involontaire. Le Grand Prêtre incarnait la sensibilité spirituelle que diffusait le Temple ; le meurtrier, au contraire, avait laissé son manque de vigilance provoquer la disparition d'une vie humaine.

 

Lorsque nous prions pour la reconstruction du Beth Hamikdach, nous demandons bien plus que le retour d'un édifice majestueux. Nous aspirons au retour de cette innocence et de cette sensibilité spirituelle qui caractérisaient le Temple, cette fois pour l'éternité.

Le Coin de la Halacha

Quand commencent les neuf jours ?

A partir de Roch ‘Hodech Av (cette année mercredi 15 juillet 2026) et jusqu’au jeûne du 9 Av, on ne mange pas de viande et on ne boit pas de vin (sauf Chabbat) en souvenir des jours terribles qui aboutirent à la destruction du Temple de Jérusalem.

Par contre, on assistera à un Siyoum (conclusion d’un traité talmudique) ou on l’écoutera à la radio, ce qui est une joie permise durant cette période.

On ne fait pas de couture, on ne lave pas de linge (sauf pour les petits enfants) et on ne repasse pas. On ne met pas de vêtements fraîchement lavés et repassés, sauf s’ils ont déjà été portés quelques instants avant cette période. On ne prend pas de bain et on évite les pratiques sportives dangereuses (par exemple la baignade en piscine ou à la mer).

On évite de passer en jugement.

Qu’est-ce qu’un Siyoum ?

Un « Siyoum » est une fête qu’on organise lorsqu’on a achevé l’étude d’un traité talmudique. Le Rabbi avait demandé qu’on organise un Siyoum pendant chacun des « neuf jours » puisqu’une telle joie sainte est permise durant cette période. On peut participer à un Siyoum en direct sur certains sites Internet ou en écoutant chaque jour à la radio juive une personne qui achève l’étude du traité. Restez à l’écoute !

 

Le Recit de la Semaine

Timide peut-être mais Chabbat toujours !

Je suis né au Maroc, à Séfrou où j’ai étudié à la Yechiva jusqu’à l’âge de seize ans. Je devais apprendre un métier ; je me suis donc rendu à Fès où il y avait plus d’options et je suis devenu dessinateur industriel.

Quand éclata la Seconde Guerre mondiale, il devint très difficile de trouver du travail - surtout dans ma profession et surtout en tant que Juif. Les gens prenaient n’importe quel travail, pourvu qu’ils gagnent de quoi se nourrir.

Un jour, je me présentai dans une énorme usine de bois qui produisait des meubles pour le gouvernement. L’usine appartenait à des Français, les ouvriers étaient arabes et juifs. Comme on était en période de guerre, l’usine fonctionnait sept jours sur sept. Dès que j’entrai, je me suis promis de ne jamais profaner Chabbat, quoi qu’il arrive. Je me suis présenté au contremaître et j’ai été embauché.

Durant toute la semaine, je travaillai avec zèle, au point que je reçus de nombreux compliments. Mais je ne cessai de m’inquiéter pour le Chabbat qui arrivait. J’avais beau retourner le problème dans tous les sens, je ne trouvais pas de solution.

Le Chabbat matin, mes pieds me guidèrent vers l’usine. Cependant, résolu à ne commettre aucun travail interdit le Chabbat même au risque de me faire renvoyer, je remerciai D.ieu pour chaque instant où le contremaître ne m’observait pas. Et quand il s’approcha de moi, je fis semblant de tenter de résoudre une équation. Je crois qu’il avait compris mon petit manège mais ne m’adressa aucune remarque et continua son inspection. Je soupirais de soulagement, mon premier Chabbat s’était passé sans incident.

La semaine suivante, je continuai à travailler scrupuleusement : mes mains travaillaient mais mon esprit était ailleurs, je ne pouvais que réfléchir avec angoisse au prochain Chabbat.

Et je me retrouvais dans la même situation, assis dans l’atelier mais sans toucher aux machines et matériaux devant moi. Malheureusement, cette fois le contremaître surgit plus tôt, j’ignore si c’était par hasard ou s’il avait suspecté quelque chose.

Mon cœur battait à tout rompre quand il s’approcha de moi :

- Pourquoi tu ne travailles pas ? demanda-t-il.

Je ne répondis pas.

Il répéta la question et, devant mon silence obstiné, se mit à menacer :

- Si tu ne te mets pas au travail, tu devras partir et essayer de trouver du travail chez des Juifs…

Un peu plus tard, il revint à la charge, mais cette fois-ci, il n’était pas seul. Il était accompagné du directeur de l’usine ! Je me mis à trembler.

Le directeur avait un visage qui me semblait familier mais où l’avais-je déjà rencontré ? Impossible de me souvenir. Le directeur me toisa de haut en bas avant de murmurer quelques mots à l’oreille du contremaître. Le seul mot que je pus reconnaître était « dessinateur ».

Il était habituel que les dessinateurs industriels bénéficient de congés avant les autres employés. Jusqu’à présent, l’usine avait besoin d’un dessinateur industriel à plein temps et le contremaître – qui avait reçu une telle formation – tentait d’assumer deux postes à la fois. Quant à moi, jamais je n’avais eu l’audace de me proposer pour ce poste car j’étais trop timide.

Soudain, le directeur s’adressa directement à moi :

- Si j’ai bonne mémoire, c’est moi qui ai signé votre diplôme à la sortie de l’école de dessinateurs, n’est-ce pas ?

A ce moment, je réalisai pourquoi son visage me semblait familier !

- Oui, oui !

- Présentez-vous à mon bureau demain à la première heure ! répliqua-t-il en quittant les lieux.

Le lendemain, je commençai ma carrière en tant que dessinateur industriel de l’usine. Cette promotion inattendue m’enchantait mais je continuai à m’inquiéter pour Chabbat. J’avais l’impression que toute cette belle aventure prendrait fin brutalement ce samedi.

Chabbat approcha et, cette fois-ci, je pris l’initiative et annonçai au contremaître :

- Je ne travaille pas le samedi !

Il pâlit et, pendant quelques secondes, il ne prononça pas un mot. D’ailleurs, il ne dit rien, se contenta de hocher la tête et de tourner les talons.

J’ai travaillé dans cette usine de nombreuses années et plus jamais je n’en franchis le seuil le samedi.

Un jour, dans un rare moment de candeur, le directeur m’avait confié :

- Tu dois savoir que, durant toute ma vie, personne n’a gagné dans une discussion avec moi. Toi, tu es le seul qui a réussi à me faire changer d’avis ! Un petit Juif, même pas un adulte !!!

Refaël Ben-Zichri – Beer Sheva – L’Chaim N° 1907

Traduit par Feiga Lubecki