Sidra de Roch Hachana

  • Roch Hachana
Editorial

 Quand tout est nouveau…

Le grand cycle du temps continue son avancée. C’est au bout de cette semaine que l’année prendra son nouveau numéro : 5787. Cela peut paraître parfaitement anodin ; après, tout, qu’est-ce d’autre qu’un événement habituel, qui ne fait que constater le déroulement naturel des jours ? Et pourtant, quelque chose d’autre se cache derrière cette apparente simplicité. Un mot nous met sur la voie : en hébreu, « année » se dit « Chana », et ce dernier terme renvoie étymologiquement à « Chinouï », qui signifie « changement ». Autant dire que le passage que nous allons vivre à présent est celui où cette dernière idée constitue à la fois un fondement et un horizon ultime.

C’est que l’homme a besoin de changement, en lui-même comme dans tout ce qui l’entoure. D’une certaine façon, c’est une des définitions de la vie. Car celle-ci se construit jour après jour, l’immobilisme n’y est pas possible. Au moment où Roch Hachana s’approche, nous nous trouvons devant le plus grand changement qui soit. Ce n’est pas juste un nouveau millésime qui apparaît, c’est comme une nouvelle configuration de la réalité qui se met en place.

Dans ce sens, si l’on réfléchit à la période écoulée et que l’on ressent une certaine insatisfaction devant ses propres manques ou, plus largement, devant l’état du monde, ses défis voire ses menaces, il faut prendre conscience que c’est dans un espace-temps vierge que nous nous préparons à entrer. Il faut ainsi garder en tête que, avec Roch Hachana, ce sont tous les possibles qui s’offrent à nous. Les commentateurs soulignent qu’alors nous couronnons D.ieu comme notre Roi. C’est dire qu’il y a ici un véritable renouvellement des choses. Montons donc dans ce nouvel espoir. Il nous entraîne vers des jours où la confiance nous conduira au progrès et au bonheur. Certains penseront peut-être qu’une telle vision est bien naïve, mais c’est là le propre de la vie même. Elle se soucie peu des qualificatifs, elle se contente d’être ce qu’elle est : une promesse Divine qui n’attend que l’action de l’homme. Bonne année à tous !

Etincelles de Machiah

 « Quand mon temps viendra-t-il ? »

Chaque année, à Roch Hachana, des représentants de toutes les nations se présentent En-Haut pour plaider pour leur peuple et leur pays. Machia’h se présente également parmi elles. Lui aussi a une requête à formuler : « Quand mon temps viendra-t-il de délivrer le peuple d’Israël ? »

Les représentants des nations lui disent : « Pourquoi viens-tu ? Ne vois-tu pas que, chaque année, tu repars déçu, sans rien avoir obtenu, que cela en devient presque risible ? » En effet, s’il est dit au Machia’h, D.ieu nous en préserve, que son temps n’est pas encore arrivé, il s’en va, couvert de honte.

Aussi, il plaide et implore devant le Créateur de l’univers : « Encore combien de temps devons-nous rester dans cet exil amer et souffrir tous ces tourments ? Quand mon temps viendra-t-il enfin ? »

(Au nom du «Yisma’h Moché»)

Vivre avec la Paracha

 ROCH HACHANA

À Berditchev, le premier jour de Roch Hachana, Rabbi Lévi Yits’hak dirigeait lui-même la prière. Sa voix profonde et puissante bouleversait l’assemblée. Les larmes coulaient sur de nombreux visages. Chacun priait avec une intensité inhabituelle, du plus profond de son cœur.

Immédiatement avant la Kedoucha, au moment où il entreprit la prière s'ouvrant sur les paroles « le Kèl ore’h din » - « À Dieu qui rend la justice », la voix du Tsaddik manifesta un tremblement. Un transport traversa l'assemblée. Chaque cœur s'accéléra alors que la sainteté et la solennité de l'événement semblaient atteindre leur paroxysme. Chacun éprouva la sensation de se tenir, en cet instant précis, devant le Trône de Gloire, tandis que le Juge du Monde pesait et évaluait ses actes de l'année écoulée, Son regard pénétrant chaque cœur et chaque pensée secrète. Le jugement de Roch Hachana était sur le point de s’exprimer !

Au moment de prononcer les mots d’un des derniers couplets de la prière : « Lekoné avadav badin », « Celui qui acquiert Ses serviteurs par le jugement », le Tsaddik s’interrompit soudain. Son visage devint livide, ses yeux exorbités. Son Talit commença à glisser de ses épaules et il resta immobile, comme si son âme s’était élevée vers les mondes supérieurs.

Tous les yeux étaient rivés sur le Rabbi et tous tremblaient. Que se passait-il ?

Puis le Rabbi reprit contenance et c’est avec un visage rayonnant et une joie débordante qu’il reprit les mots : « Lekonéh avadav badin », « Celui qui acquiert Ses serviteurs par le jugement. »

Après la prière, un vieux ‘hassid osa lui demander ce qui s’était passé. Rabbi Lévi Yits’hak raconta alors qu’il avait vu l’Accusateur s’approcher du Tribunal céleste avec un immense sac rempli des fautes commises par les Juifs durant l’année. Il y avait de tout : médisance, haine gratuite, avarice, temps perdu au lieu d’être consacré à l’étude de la Torah…

Mais le Tsaddik se mit à examiner chacune de ces fautes. Il invoqua les souffrances de l’exil, la pauvreté, les difficultés et les influences qui éloignaient les Juifs de leur véritable identité. Alors, chaque faute, examinée avec compassion, se mit à disparaître. Bientôt, le sac fut complètement vide !

L’Accusateur, furieux, saisit Rabbi Lévi Yits’hak et prétendit qu’il devait être vendu comme esclave. Mais aucun ange n’accepta de l’acheter. Finalement, D.ieu Lui-même déclara : « Je le soutiendrai et Je le délivrerai ».

C’est alors que Rabbi Lévi Yits’hak comprit le sens profond de ces paroles : « Celui qui acquiert Ses serviteurs par le jugement ». Nous sommes les serviteurs de D.ieu, et ce n’est qu’en choisissant de Le servir sincèrement que nous pouvons échapper aux accusations et mériter d’être inscrits et scellés pour une bonne année.

L'absence de sonnerie du Chofar le Chabbat

Lorsque la fête de Roch Hachana coïncide avec le Chabbat, la sonnerie du Chofar est interdite. Cette prescription est explicitement énoncée par le Talmud. La justification de cette loi réside dans la crainte qu'en tentant de s’exercer à sonner du Chofar, un individu puisse, par inadvertance ou par méconnaissance des lois, porter atteinte à la sainteté du Chabbat.

Les commentateurs ont manifesté leur perplexité face à la décision rabbinique d'interdire la sonnerie du Chofar. Pourquoi refuser à l’ensemble du Peuple juif l'opportunité de s'acquitter d'une Mitsva aussi significative et sacrée que la sonnerie du Chofar, pour l’unique raison qu'il existe une infime possibilité qu'un nombre restreint d'individus enfreignent par mégarde les lois du Chabbat ?

La littérature ‘hassidique propose nombre d’explications mystiques profondes quant à la raison pour laquelle, en réalité, la sonnerie du Chofar s'avère superflue lorsque Roch Hachana tombe un Chabbat. L'énergie spirituelle intrinsèque au Chabbat remplace ainsi la Mitsva de la sonnerie du Chofar. Procéder à la sonnerie du Chofar constituerait, en fait, une redondance.

La mentalité du Chabbat

Il existe une autre explication relative à cette concomitance de Roch Hachana avec Chabbat.

Le Chabbat ne saurait être limité à un simple jour de la semaine, il constitue également un état d’esprit. L’on peut considérer la vie sous deux perspectives distinctes et légitimes : une perspective de « jour de la semaine » et une perspective de « Chabbat ». Certes, l'individu évoluant dans la temporalité de la semaine et celui orienté vers le Chabbat travaillent tous deux durant six jours avant de se reposer lors du Chabbat. Néanmoins, une divergence existe dans la perception qu'ils ont du temps et de l'expérience du travail, ainsi que du temps et de l'expérience du Chabbat.

L'individu « de la semaine » se considère comme le produit du monde et de l'environnement au sein duquel il évolue. La déclaration biblique issue du Livre de Job, stipulant que « un homme est né pour le travail », caractérise sa conception de la vie. Pour cet individu, l'expérience du Chabbat est comparée à une évasion de sa réalité, lui offrant un ressourcement et une régénération qui lui permettront de mieux réintégrer son univers de labeur et d'implication mondaine.

Pour un être « de la semaine », la pratique du Chabbat constitue alors ce qu’il fait et non ce qu’il est. À l'inverse, une personnalité de type « Chabbat » se définit par une identification à l'essence du Chabbat. Ce jour-là, cette personne évolue dans son élément naturel. Certes, lors des jours de la semaine, elle est impliquée dans des activités identiques à celles de l'individu « de la semaine », mais elle perçoit chaque journée et chaque expérience comme étant étrangères à son identité véritable et essentielle et s'efforce, par conséquent, de faire en sorte que chaque jour de la semaine serve de préparation au Chabbat.

Si une classification des individus s'avérait nécessaire, on pourrait affirmer que la majorité d'entre nous s'inscrit dans le premier modèle : celui des individus de « la semaine ». Néanmoins, il survient occasionnellement des moments où certains d'entre nous transcendent cette limite pour pénétrer dans le domaine du Chabbat. En outre, il existe des occasions opportunes pour chacun de nous de tenter d'expérimenter une existence de Chabbat, et ce, même au cours des jours de semaine et des expériences inhérentes à la vie profane.

Roch Hachana qui tombe un Chabbat transforme chaque jour en Chabbat

Étant donné que Roch Hachana est plus que le simple commencement de l’année mais constitue la « tête » de l'année, force nous est de constater qu'une année dont la « tête » est une « tête de Chabbat » imprégnera l'esprit du Chabbat dans tous les autres jours de l'année qui suit.

Et c’est peut-être ce que nos Sages ont considéré lorsqu'ils ont annulé le son du Chofar de Roch Hachana lorsqu’il coïncide avec le Chabbat.

La nécessité du Chofar s'adresse prioritairement à l'individu engagé dans des expériences profanes, pour qui l'existence est définie par ces dernières. Le Chofar a pour fonction de nous éveiller, de nous alerter, de nous inciter, de nous bousculer et de nous inspirer afin de nous extraire de notre rêverie afin de faire prendre conscience des dimensions chabbatiques de la vie.

Toutefois, lorsque Roch Hachana a lieu Chabbat, le message qui nous est transmis diffère de celui des années précédentes. Il nous signifie que, puisqu’en ce jour, notre orientation revêt un caractère chabbatique et que nous nous définissons par le Chabbat, l'usage du Chofar pour nous éveiller devient superflu. Le Chabbat représente l'apogée de la conscience et de la sensibilité à tout ce qui est spirituel et divin.

Une mise en garde

Il y a néanmoins une réserve à ce qui vient d’être dit. Le Talmud nous enseigne que, durant l'époque où le Saint Temple se dressait à Jérusalem, le Chofar était effectivement sonné au sein même du Temple, le Chabbat !

On aurait pu penser que dans un tel environnement sacré, le statut du Chabbat se trouverait magnifié, rendant ainsi l'usage du Chofar superflu.

Pourquoi sonnait-on donc le Chofar, lors du Chabbat, dans le Saint Temple lui-même ?

L'explication réside dans le fait que, lorsqu'un tel degré d’élévation spirituelle est atteint, le Chofar représente un objectif bien plus élevé. Le Chofar n’est plus utilisé pour notre éveil, mais il devient l'instrument capable de nous élever vers des niveaux de sainteté encore supérieurs, qui transcendent même le Chabbat.

Les deux caractéristiques du Chofar

L'un des symboles associés à la Rédemption future réside dans le fait qu’elle sera inaugurée par le son du Chofar. Nous avons vu que ce Chofar possède les deux attributs distincts :

D'une part, le Chofar sera destiné à éveiller l'ensemble d’entre nous : des âmes orientées vers la semaine de travail, qui sont si profondément ancrées dans l'état d'esprit contraignant de l'exil que celui-ci inhibe notre vie spirituelle. D'autre part, ce Chofar s'adressera également aux personnalités du Chabbat présentes parmi nous, ainsi qu'à la personnalité du Chabbat que nous possédons tous, du moins à un état latent.

Ce Chofar du Machia’h nous touchera de manière unique car il révélera une énergie inexploitée et nous permettra d'accéder à des niveaux bien plus élevés et exaltants, dépassant même l'expérience du Chabbat par leur dimension supérieure et plus délicieuse.

Que nous soyons tous inscrits et scellés pour une année bonne et douce et que nous expérimentions tous la paix véritable et la Rédemption ultime par l'intermédiaire de notre juste Machia’h.

Le Coin de la Halacha

 Que fait-on à Roch Hachana ?

  • Vendredi 11 septembre 2026, après avoir mis des pièces à la Tsedaka (charité), les femmes, les jeunes filles et les petites filles allument les bougies de Roch Hachana (les femmes mariées au moins deux bougies, les filles une seule bougie) ainsi qu’une bougie qui dure au moins 24 heures, avant 19h54 (en Ile-de-France) en récitant les bénédictions suivantes:

1) « Baroukh Ata Ado-naï Elo-hénou Mélèkh Haolam Achère Kidéchanou Bémitsvotav Vétsivanou Lehadlik Nèr Chèl Chabbat Véchèl Yom Hazikarone » ;

« Béni sois-Tu Eternel notre D.ieu Roi du monde qui nous as sanctifiés par Ses commandements et nous as ordonné d’allumer les lumières du Chabbat et du jour du souvenir ».

et (2) « Baroukh Ata Ado-naï Elo-hénou Mélèkh Haolam Chéhé’héyanou Vékiyémanou Véhiguianou Lizmane Hazé ».

« Béni sois-Tu Eternel notre D.ieu Roi du monde qui nous a fait vivre, exister et arriver à cet instant ».

Après la prière du soir, on se souhaite mutuellement : « Lechana Tova Tikatev Veté’hatème » - « Sois inscrit(e) et scellé(e) pour une bonne année ».

Après le Kiddouch, on se lave les mains rituellement et on trempe la ‘Halla dans le miel (et ce, jusqu’à Hochaana Rabba, vendredi 2 octobre 2026 inclus). Ensuite on trempe un morceau de pomme douce dans le miel, on dit la bénédiction :

« ...Boré Péri Haèts » et on ajoute : « Yéhi Ratsone Milfané’ha Chéte’hadèche Alénou Chana Tova Oumetouka » (« Que ce soit Ta volonté de renouveler pour nous une année bonne et douce »).

Durant le repas, on s’efforce de manger de la tête d’un poisson, des carottes sucrées ou du gâteau au miel, une grenade et, en général, des aliments doux, pas trop épicés, comme signes d’une bonne et douce année.

  • Samedi soir 12 septembre 2026, après 20h58 (horaire en Ile-de-France) on pose sur la table un fruit nouveau qu’on regarde quand on prononce la bénédiction de Chéhé’héyanou.

Les femmes, les jeunes filles et les petites filles allument les bougies de Roch Hachana (les femmes mariées au moins deux bougies, les filles une seule bougie) à partir de la bougie de 24 ou 48 heures, en récitant les bénédictions :

1) « Baroukh Ata Ado-naï Elo-hénou Mélèkh Haolam Achère Kidéchanou Bémitsvotav Vétsivanou Léhadlik
Nèr Chèl Yom Hazikarone » ;

« Béni sois-Tu Eternel notre D.ieu Roi du monde qui nous as sanctifiés par Ses commandements et nous as ordonné d’allumer les lumières du jour du souvenir.

et (2) « Baroukh Ata Ado-naï Elo-hénou Mélèkh Haolam Chéhé’héyanou Vékiyémanou Véhiguianou
Lizmane Hazé ».

« Béni sois-Tu Eternel notre D.ieu Roi du monde qui nous a fait vivre, exister et arriver à cet instant ».

Après le Kiddouch, on récite la bénédiction « Haèts » et on mange d’abord le fruit nouveau puis on se lave les mains rituellement pour manger le repas avec les ‘Hallot trempées dans le miel.

  • Dimanche 13 septembre 2026, on écoute la sonnerie du Choffar (corne de bélier). Si on n’a pas pu l’entendre à la synagogue, on peut encore l’écouter toute la journée.

Après la prière de Min’ha, on se rend près d’un cours d’eau et on récite la prière de Tachlikh.

Durant les deux jours de Roch Hachana, on évite les paroles inutiles et on s’efforce de lire de nombreux Tehilim (Psaumes).

Il est permis de porter des objets dans la rue le dimanche 13 septembre 2026.

Jusqu’à Yom Kippour inclus (lundi 21 septembre 2026), on ajoute dans la prière du matin le Psaume 130 et on récite matin et après-midi (sauf Chabbat) la prière « Avinou Malkénou » (« Notre Père, notre Roi »). On ajoute certains passages de supplication dans la prière de la « Amida ». On multiplie les actes de charité et, en général, on s’efforce d’être davantage scrupuleux dans l’accomplissement des Mitsvot.

  • Lundi 14 septembre 2026, c’est le jeûne de Guedalia. Il commence au lever du jour - en Ile-de-France à 5h49 et se termine à la tombée de la nuit à 20h45. Il commémore l’assassinat de Guedalia qui fut le dernier gouverneur juif de Judée après la destruction du 1er Temple par les Babyloniens, en 3339 (423 ans avant l’ère commune). Il avait été un homme sage et respecté; sous son autorité, le reste de la communauté juive restée en Eretz Israël avait prospéré et sa mort causa de grands bouleversements, des massacres et l’exil d’une grande partie de la communauté restante.
Le Recit de la Semaine

 Mon Roch Hachana 11 septembre

L’image est restée gravée en moi. Alors que nous empruntions tôt ce matin le pont de Williamsburg joignant Brooklyn à Manhattan, je pouvais encore distinguer les gigantesques fumées s’élevant depuis « Ground Zero », là où s’élevaient quelques jours auparavant les Tours Jumelles, cruellement détruites par des terroristes. La poussière était partout, même dans l’air que nous respirions et nous ne cessions de penser aux innombrables victimes, aux secouristes qui tentaient encore de les dégager, à leurs parents fous d’inquiétude.

Généralement, les New Yorkais ne parlent pas à des étrangers. Mais tout était différent après le 11 septembre 2001. Nous étions une ville, un peuple. La peur nous avait atteint au plus profond de nous, là où n’existent ni la race, ni le statut économique, ni le niveau de culture. Nous étions tous des humains en quête de réconfort.

Mon ami Dani et moi marchions sur ce pont immense. Un cycliste s’approcha de nous et ressentit le besoin de nous annoncer qu’il partait. Il ne savait pas où et cela ne le préoccupait pas. Il voulait juste s’échapper de New York et de cette terrible destruction infligée par des barbares.

Quant à nous, en ce premier jour de Roch Hachana, nous devions aller sonner du Choffar dans un petit oratoire de Gramercy Park. Dans la main, je tenais un sac de velours qui contenait un Choffar : je n’avais que dix-huit ans, je n’en possédais pas personnellement et j’avais donc emprunté celui de mon oncle. J’avais passé plusieurs heures la semaine précédente à sonner pour être sûr de posséder la technique - à défaut de connaitre toutes les intentions mystiques des maîtres de la Kabbala…

J’avais rencontré Dani en Russie l’année précédente quand nous étions moniteurs d’une colonie de vacances près de Moscou. Ses parents avaient longtemps été des refuzniks (en attente de visas pour quitter l’Union Soviétique) et il parlait souvent le russe avec eux, bien qu’il ait lui-même grandi en Israël. Quant à moi, j’avais appris quelques mots de mes jeunes protégés. Mais Dani et moi, nous communiquions mieux entre nous en hébreu (il est maintenant devenu Chalia’h, émissaire du Rabbi à St-Pétersbourg en Russie et nous restons en contact).

La synagogue était minuscule, coincée entre des immeubles d’habitation, des laveries appartenant à des Chinois et des magasins de proximité.

Sur les murs, on voyait des photos de l’école juive datant des années 70 ; des murs et des tapis usés suintait une odeur de rouille et de vieux livres. Il y avait là une demi-douzaine de fidèles. En nous apercevant, le rabbin vint à notre rencontre et nous accueillit chaleureusement :

- On ne se presse pas à Roch Hachana, déclara-t-il en yiddish, comme pour s’excuser du peu d’assistance. Une fois que nous aurons commencé l’office, les gens arriveront…

Il parlait avec une grande assurance, assortie à son accent hongrois. Nous avons appris par la suite qu’il avait animé un programme en yiddish à la radio et qu’il était connu pour ses dons d’orateur et même pour son implication dans la politique. Petit à petit, les fidèles arrivaient, pour la plupart âgés de plus de 70 ans.

Après la lecture de la Torah, le rabbin prononça un discours, consacré surtout à « ces méchants qui ont détruit les tours jumelles » et que, certainement D.ieu jugerait avec toutes les rigueurs de Sa loi.

Quant à lui, ce serait la première fois qu’à cause de sa santé défaillante, il ne sonnerait pas lui-même du Choffar et on sentait que cela lui pesait. Il resta à côté de moi sur l’estrade au centre de l’oratoire et lut avec moi la prière silencieuse remplie d’allusions mystiques récitée par celui qui sonne du Choffar.

Après les bénédictions, je fermais les yeux et sonnais de toutes mes forces. Je sonnais pour les âmes qui avaient si cruellement été effacées le 11 septembre. Je sonnais pour les fidèles assemblés malgré les événements, leur souhaitant une nouvelle année de vie en bonne santé. Je sonnais pour notre génération, en réalisant que nous étions entrés dans une ère nouvelle où la sécurité n’était plus une donnée évidente. Et je sonnais pour D.ieu qui voyait une beauté mystérieuse dans cette destruction orchestrée par d’effroyables créatures mais qui, Lui seul, connaissait la raison de ce coup de massue qui avait frappé notre monde.

Après l’office, en parlant avec les fidèles, nous avons réalisé que tout comme le reste du monde et peut-être encore davantage, ils étaient bouleversés par ce qu’ils avaient vécu de si près et ne parvenaient pas à mettre des mots sur ce qui était arrivé à juste quelques blocs d’ici : « C’est pour cela qu’il y a si peu de gens aujourd’hui à la synagogue, les gens ont peur ! » résuma une vieille dame comme pour s’excuser.

Un des hommes présents nous annonça qu’il allait rendre visite à sa mère hospitalisée au Beth Israël Hospital : il nous demanda de l’accompagner afin de sonner du Choffar pour elle et pour d’autres malades. Là, nous avons vu les murs tapissés de photos de certaines victimes qu’on avait pu identifier mais aussi d’autres, disparues, gisant sans doute encore sous des tonnes de gravats : des familles attendaient encore désespérément des nouvelles de leurs proches… Nous avons sonné le Choffar pour les deux malades et avons partagé le repas apporté par leurs enfants : du poisson farci, un peu de viande et de la compote nous rendirent des forces alors que nous n’avions rien mangé de la journée.

Dani et moi avons passé la fin de l’après-midi à déambuler dans les couloirs de l’hôpital pour sonner du Choffar aux patients qui n’avaient pas pu se déplacer à la synagogue. Nous avons rencontré l’aumônier juif qui nous a donné une liste de malades à visiter afin de lui faciliter un peu la tâche.

Le lendemain, nous avons suivi le même programme et sommes restés à Manhattan jusqu’à la nuit tombée quand nous avons pu prendre un taxi pour rentrer à Brooklyn.

Le chauffeur avait laissé la radio allumée et, pour la première fois depuis cette journée fatidique du 11 septembre, il y avait un programme à peu près normal et non plus seulement des nouvelles angoissantes de « Ground Zero ». D’un certain point de vue, nous étions un peu soulagés que la vie reprenne : nous étions encore vivants, nous avions pu aider des Juifs durant Roch Hachana, nous étions prêts pour une nouvelle année juive qui serait certainement bonne et douce pour nous tous.

Mena’hem Posner – chabad.org

Traduit par Feiga Lubecki