Samedi, 20 janvier 2018

  • Bo
Editorial

 A l’entrée du chemin

Début du mois de Chevat, cette semaine. Ce commencement renvoie ici à un événement qui ne laissa pas le monde inchangé. « Le premier jour du dixième mois » – celui de Chevat – « Moïse entreprit d’expliquer la Torah » annonce le texte, et les commentateurs de préciser : « Il la traduisit dans les soixante-dix langues. » Ainsi, en ce 1er Chevat, Moïse réalisa une œuvre gigantesque : la traduction orale de la Torah dans toutes les langues des peuples. C’est certes une idée impressionnante : l’homme qui parla à D.ieu, qui reçut le Texte directement de Lui, l’enseigne ainsi. Pourtant, comment ne pas s’interroger sur le but et l’utilité de cet effort ?  Moïse parlait devant les Hébreux, aucun représentant d’un autre peuple n’était alors présent. L’enseignement multilingue paraît, dès lors, bien superflu. Mais l’histoire est bien là et, elle éclaire notre chemin.

De fait, c’est bien du texte de la Torah qu’il s’agit ici, c’est-à-dire de la Sagesse de D.ieu révélée aux hommes – cette Sagesse Divine que Maïmonide identifie à Son essence même. Le langage outil d’une telle révélation devrait lui être adapté. Ce n’est évidemment pas en vain que l’hébreu est dénommé « langue sainte ». Loin d’être une langue rendue nécessaire par le développement de la société des hommes, il est au fondement des choses : à la fois langue du Créateur et socle de la création. C’est dire que l’étude de la Torah en hébreu fait véritablement sens : dire la Sagesse dans les mots du Saint. Mais qu’en est-il lorsqu’au fil des temps l’étude se décline sous toutes les latitudes, devant des horizons si dissemblables, pour des hommes aux cadres de vie si divers et aux langues si éloignées ? Car le langage n’est pas qu’un moyen ingénieux de communication, il est le mode de description du monde et ce qu’il porte en colore la vision. Utiliser les langages des hommes pour l’étude du Texte pourrait alors poser problème. N’est-ce pas l’absolu Divin qui serait remis en cause ?

Moïse enseigne donc dans toutes les langues, ouvrant l’accès au spirituel à tous dans tous les langages qui seront utilisés. C’est pourquoi ce jour est d’une richesse particulière. D’une certaine façon, c’est par lui que nous vivons aujourd’hui dans tous les pays où nous demeurons. Par l’étude, la Divinité peut y être sensible à chacun. L’unité qui est réalisée alors entre l’homme qui étudie et le Créateur qui donne Sa sagesse n’est comparable à aucune autre tant elle est puissante et pérenne. Ce domaine n’est pas touché par le changement, son absolu le rend immuable. Il nous appartient, ici et maintenant, de nous en saisir.

Etincelles de Machiah

 Le temps de la préparation

Le Talmud enseigne que le Machia’h viendra au moment où « on n’y pensera pas ». Pourtant, nous observons qu’attendre sa venue fait partie des principes essentiels du judaïsme définis par Maïmonide. Aussi, diverses explications ont été données sur le sens de l’expression. Voici l’une d’entre elles :

La préparation à la venue de Machia’h doit être accomplie pendant le temps de l’exil qui est, justement, une sorte de « on n’y pensera pas » par rapport à la Délivrance. Lorsque l’on éclaire l’endroit le plus sombre, où l’idée même de Délivrance est absente des esprits, qui constitue l’opposé même de la lumière de Machia’h, alors celui-ci arrive.

(d’après un commentaire du Rabbi de Loubavitch,

Chabbat Parchat Ekev 5713)

Vivre avec la Paracha

 Bo

Les trois dernières plaies accablent l’Egypte : une armée de sauterelles dévore les cultures et la végétation ; une obscurité épaisse, palpable enveloppe le pays et tous les premiers-nés de l’Egypte sont tués aux environs de minuit, le 15 du mois de Nissan.

D.ieu ordonne la première Mitsva au Peuple d’Israël : celle d’établir un calendrier basé sur le renouvellement de la lune. Les Hébreux sont également enjoints d’apporter une « offrande pascale » à D.ieu : un agneau ou un chevreau doit être abattu et son sang aspergé sur les jambages ou les linteaux de chaque demeure des Hébreux, pour que D.ieu « passe par-dessus » ces foyers quand Il viendra tuer les premiers-nés égyptiens. La viande rôtie de l’offrande sera consommée en cette nuit avec la Matsa (pain non levé) et les herbes amères.

La mort des premiers-nés finit par briser la résistance du Pharaon et il renvoie littéralement les Enfants d’Israël de sa terre. Ils doivent s’en aller dans une telle hâte que leur pâte n’a pas le temps de lever et les seules provisions qu’ils emportent sont ce pain non levé. Avant de partir, ils demandent à leurs voisins égyptiens de leur remettre de l’or, de l’argent et des vêtements, réalisant ainsi la promesse faite à Avraham que ses descendants quitteraient l’Egypte avec de grandes richesses.

Les Enfants d’Israël reçoivent le commandement de consacrer tous les premiers-nés et de célébrer chaque année l’anniversaire de la sortie d’Egypte, en se débarrassant de tout le levain en leur possession pendant sept jours et de raconter leur libération à leurs enfants. Ils sont également enjoints de mettre les Tefiline sur le bras et la tête en souvenir de cet événement et de leur engagement envers D.ieu.

 

La Paracha de Bo relate les étapes finales de l’exil égyptien et la libération du Peuple juif. Dans ces étapes finales, l’accent est étonnamment mis sur la nécessité pour le Peuple juif d’emporter avec lui, lors de son départ de l’Egypte, les richesses égyptiennes. Nos Sages expliquent que l’une des fonctions de la neuvième plaie qui s’abattit sur l’Egypte, la plaie de l’obscurité, était de permettre aux Juifs d’entrer subrepticement dans les maisons égyptiennes et de voir où ils enfermaient leurs objets de valeur. Ainsi, au moment du départ, ils pourraient les leur réclamer.

Une nouvelle fois, juste avant la dixième plaie, la mort des premiers-nés, D.ieu enjoint Moché de rappeler au Peuple juif de prendre possession de tout l’or et l’argent des Egyptiens, avant de quitter l’Egypte.

Le Talmud explique qu’à ce moment D.ieu leur adressa cette requête parce qu’Il avait promis à Avraham que les Juifs sortiraient d’Egypte avec de grandes richesses. Et le Talmud d’ajouter que la réponse du Peuple juif à cette requête fut : « nous renonçons à toute cette richesse mais permets-nous simplement de quitter ce pays ». Le Talmud compare alors cette demande à celle de quelqu’un qui est en prison et à qui l’on annoncerait sa libération pour le jour suivant, avec une grande somme d’argent. La réponse du prisonnier serait très certainement : « Je renonce à toute prétention à cet argent, mais libérez-moi dès aujourd’hui ! »

Il en va de même pour les Enfants d’Israël qui affirmèrent renoncer à toute revendication de richesse plutôt que d’attendre après la plaie ultime pour être libérés.

Cette situation pour le moins surprenante peut être comprise grâce aux enseignements du Ari Zal. Il développe un concept essentiel pour comprendre le sens même de la nature de l’exil juif, que ce soit celui de l’Egypte ou notre exil contemporain. Il explique que des étincelles de Divinité ont été éparpillées dans le monde, au moment de la Création et tout particulièrement après la faute de l’Arbre de la Connaissance. Notre mission sur terre consiste à utiliser tous les objets matériels contenant ces étincelles dans notre service de D.ieu, ce qui permet de libérer ces étincelles de leur « emprisonnement » dans la matière et de les faire accéder à la spiritualité.

C’est une des explications sur le fait que la Torah insiste pour que nous accomplissions les Mitsvot (« commandements ») à l’aide d’objets matériels : ils contiennent des étincelles divines. Il en va de même pour nos activités quotidiennes : lorsque nous utilisons la matérialité en lui donnant une dimension supérieure, divine, nous révélons ces étincelles de spiritualité qui s’y cachent et leur permettons de rejoindre leur source.

Le Ari Zal explique qu’en Egypte était cachée une quantité particulièrement importante de ces étincelles : 202 sur l’ensemble total de 288. C’est ce qui est dit en allusion dans le verset qui décrit que les Juifs quittèrent l’Egypte avec Erèv Rav, (« une grande multitude »), le mot Rav ayant la valeur numérique de 202 : les 202 étincelles divines qui étaient en Egypte.

C’est dans ce but que les Juifs furent exilés en Egypte : élever complètement les étincelles de sainteté qui y étaient. Une fois qu’ils l’auraient fait, le travail serait achevé : d’une part les étincelles seraient complètement élevées, il n’y aurait donc plus aucune raison pour qu’ils restent en Egypte, et leurs âmes seraient également élevées, puisqu’ils auraient accompli le dessein pour lequel ils avaient été envoyés en Egypte.

Il était donc important que les Juifs fassent sortir toutes les richesses d’Egypte, avec leur potentiel de sainteté.

Quand ils eurent achevé de purifier tout ce qu’ils pouvaient, il leur fallut emporter le reste. Et c’est ainsi que fut achevé ce travail de raffinement en Egypte.

C’est en fonction de ce qui vient d’être évoqué que le Ari Zal explique l’interdiction, mentionnée dans la Torah, d’habiter en Egypte. Puisque toute l’idée d’habiter quelque part, et tout particulièrement en dehors de la terre d’Israël, est d’élever les étincelles divines qui se trouvent en ce lieu, et qu’en Egypte, elles ont toutes été élevées, il ressort donc automatiquement qu’il est interdit de vivre en Egypte puisqu’il n’y a plus aucun travail spirituel à y accomplir.

Il en va de même de l’exil contemporain où les Juifs ont été éparpillés aux quatre coins du monde. Le Rabbi précédent explique que, quel que soit l’endroit où un Juif se trouve, il entre précisément en contact avec les étincelles de Divinité qu’il a pour mission d’élever, pour son bien et celui de sa Nechama (son âme).

C’est en utilisant, pour son service de D.ieu, les objets matériels qui sont mis à sa portée qu’il leur permet de réaliser leur finalité profonde et offre également à son âme la possibilité de se réaliser parfaitement.

Le Coin de la Halacha

 Les préparatifs de Chabbat (suite)

On prépare la table avant Chabbat et on la couvre d’une nappe.

On évite de s’engager dans un travail important afin de pouvoir se consacrer aux préparatifs de Chabbat. On ne lance pas un programme de machine à laver ou d’imprimante juste avant Chabbat.

On lit deux fois chaque verset de la Paracha avec (une fois) la traduction d’Ounkelos (en araméen) le vendredi : on peut déjà commencer cette lecture le jeudi soir ou même le dimanche.

Les Sages ont institué que, dans chaque maison, on allume au moins une bougie avant Chabbat afin d’augmenter la paix dans la famille (et d’éviter de trébucher dans l’obscurité). Même celui qui n’a pas d’argent doit emprunter pour acheter au moins une bougie.

L’essentiel, c’est que l’endroit où l’on va manger soit éclairé avec cette bougie. Cependant, il faut qu’il y ait aussi une possibilité d’avoir de la lumière dans les autres pièces de la maison, par exemple avec une lumière électrique dans le couloir.

La Mitsva d’allumer les bougies de Chabbat incombe aux femmes, aux jeunes filles et aux petites filles dès l’âge de deux ans. La petite fille allume avant sa mère afin que celle-ci puisse l’aider et la surveiller. Les femmes mariées (ou qui ont été mariées) allument au moins deux bougies ; dans certaines communautés, elles allument une bougie supplémentaire pour chacun de leurs enfants. Il est recommandé de glisser quelques pièces dans la boîte de Tsedaka avant l’allumage (il est bon que chaque petite fille possède sa propre boîte de Tsedaka). Après avoir allumé, la femme ou la fille se couvre les yeux de ses mains et prononce la bénédiction :

Barou’h Ata Ado-naï Élo-hénou Mélè’h Haolam Achère Kidéchanou Bémitsvotav Vetsivanou Lehadlik Nèr Chel Chabbat Kodèch 

(Béni sois-Tu Éternel notre D.ieu, Roi du monde, qui nous as sanctifiés par Ses commandements et nous as ordonné d’allumer la bougie du saint Chabbat).

(d’après Chemirat Hachabbat – Rav Chimon Guedassi)

Le Recit de la Semaine

 L’espion de Babylone

Ce vieux Juif, Yisek Faguskin, se rendait chaque matin à la synagogue Loubavitch de Bné Brak. Bien qu’il ait plus de 80 ans, il avait gardé l’esprit vif et se réjouissait de pouvoir étudier tous les jours un peu de Torah, comme pour compenser tout ce qu’il n’avait pas pu apprendre en Russie soviétique.

Il y a huit ans, Rav Zushé Gross qui donne régulièrement des cours dans cette synagogue racontait comment Rabbi Yossef Its’hak, le précédent Rabbi de Loubavitch avait été arrêté par les Bolchéviques en Russie. Torturé puis condamné à mort, il fut miraculeusement libéré de prison le 12 Tamouz 1927.

Yisek Faguskin écouta et sourit :

- Personnellement, j’ai été juge dans le système communiste et je connais très bien les méthodes qui étaient employées par la « justice » de l’époque. Il n’en fallait pas beaucoup pour être convoqué puis jugé et sévèrement puni. Mais si vous croyez que c’était nous, les juges, qui décidions du sort des gens, vous vous trompez ! Je vais vous raconter une histoire édifiante, une parmi des centaines dont je me souviens et qui vous donnera une idée de la façon dont la « justice » était rendue en Russie.

J’étais juge à l’époque où Staline mourut en mars 1953. Comme vous le savez, Staline fit exécuter des millions de gens innocents afin de faire régner la terreur et de « purifier la Russie de ses citoyens décadents ».

Après sa mort, Kroutchev monta au pouvoir et il fut décidé de réexaminer les dossiers de milliers et des milliers de gens qui avaient été condamnés à purger des années d’esclavage dans les « camps de travail » en Sibérie. Certains de ces détenus furent alors libérés.

Un jour, je tombais sur le dossier d’un simple citoyen, Vladek, qui avait été condamné vingt-cinq ans auparavant. Le dossier avait été signé par un interrogateur qui, depuis, avait été promu général au Ministère de la Justice, la « Yustitzia » au Ministère de l’Intérieur.

Il s’agissait d’un simple fermier qui vivait au bord du lac Baïkal en Sibérie, dans un village calme et paisible. Un jour, à la fin des années 20, lui et des amis avaient ouvert une coopérative de pêche afin de gagner leur vie. Ils avaient acheté deux bateaux et le poisson qu’ils pêchaient était de très bonne qualité puisque le lac Baïkal était d’une grande pureté : on n’y déversait aucun déchet ou produit chimique dangereux. En très peu de temps, ces paysans devinrent assez riches. Mais cela ne plaisait pas au gouvernement ! Un matin, trois camions bourrés de soldats arrivèrent dans le village. Les soldats s’attaquèrent aux paisibles villageois et forcèrent les hommes à monter dans les camions. Vladek fut l’un de ces hommes amenés au commissariat de la Police Secrète. On le jeta dans un cachot humide et obscur, sans même lui signifier quelle était sa « faute ». Quand enfin il fut présenté au juge, celui-ci l’informa qu’il était coupable d’espionnage.

- Pour qui avez-vous espionné ? lui demanda-t-on.

- Je n’ai pas espionné ! protesta innocemment Vladek.

Il fut immédiatement battu par deux soldats. A chaque fois qu’il était interrogé, Vladek persistait naïvement à nier toute trahison. On l’informa qu’il lui restait vingt-quatre heures pour admettre sa faute, sinon il serait battu à mort !

Vladek était désespéré. Il était incapable de réfléchir tant il avait faim, tant il souffrait, tant il était fatigué. A la fin, il décida d’avouer qu’il espionnait. Mais il n’avait aucune idée comment répondre si on lui demandait pour le compte de quel pays il avait « travaillé ». S’il prétendait avoir espionné pour l’Allemagne, on lui demanderait de prononcer quelques mots en allemand et il en était incapable. On l’accuserait alors non seulement d’espionner mais de plus, de mentir !

Soudain il se souvint d’une scène de son enfance, quand son grand-père l’avait emmené écouter le sermon d’un prêtre. Celui-ci avait mentionné le pays de Babylone ! Voilà ! Il décida d’admettre qu’il avait espionné pour le compte de Babylone ! Ce qu’il fit avec assurance. L’interrogateur ne broncha pas, inscrivit ce nom bizarre et octroya à Vladek un bol de sarrasin noir pour cette preuve de bonne volonté. Quelques jours plus tard, Vladek fut condamné à vingt-cinq ans de Goulag.

Presque vingt-cinq ans avaient passé, Staline était mort et je récupérai le dossier. Je n’en revenais pas : un homme avait été condamné aussi lourdement pour avoir espionné pour un pays qui n’existait plus depuis des siècles ! Je téléphonai au juge qui l’avait condamné ; il se souvenait du dossier et avoua : « Mais que pouvais-je faire ? J’avais reçu des ordres directs de Mayazhov et je devais fournir un certain quota de prisonniers. Peu importait qui était coupable ou non. Nous prenions en otage quiconque était là : au meilleur des cas, nous l’envoyions en Sibérie, au pire au peloton d’exécution ! ».

Après cet aveu, j’ordonnai la libération de Vladek et lui octroyai même une compensation financière pour ces années de travaux forcés. Brisé par ces années de privations et de souffrances, Vladek retourna dans son village du Baïkal pour revoir ses amis, son lac et ses bateaux. Mais il ne restait plus rien, il était le seul survivant de cette époque folle et cruelle.

C’est une des nombreuses histoires dans lesquelles je me suis impliqué, continua Yisek. Et vous comprenez non seulement l’absurdité mais surtout la férocité de cette époque maudite et de ce système fou. Alors quand je vous ai entendu raconter qu’un grand Rabbi avait été emprisonné et condamné, je suis stupéfait d’entendre qu’avec de tels « crimes » à se reprocher (incitation religieuse etc.), il fut libéré le 12 Tamouz 1927. Il a certainement bénéficié d’un grand miracle car il devait être vraiment un très grand Tsaddik ! ».

Menachem Ziegelboim – L’Chaim N° 1430

Traduit par Feiga Lubecki